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« Créer, c’est vivre deux fois »

Albert Camus (Le mythe de Sisyphe)

L’expression créatrice est souvent considérée comme l’apanage des grands artistes. Créer leur serait comme une seconde nature, une nécessité intérieure dictée par une force vitale. Ils vivraient à travers leur art une seconde vie, en exploitant dans la vie ordinaire les émotions et sensations à transfigurer dans leur œuvre. Créer serait une manière de déjouer les limitations du réel et d’en composer de nouvelles variations.

Aussi pouvons-nous toutes et tous faire l’expérience d’une activité créatrice qui contribue à agrandir notre vie, à la sublimer ou à l’inventer. Alors ne cessons jamais d’écrire, de chanter, de danser. Improvisons des mélodies, cultivons un jardin, ouvrons des écoles, réactivons des lieux de vie, suscitons la création collective, cuisinons des banquets, donnons forme à notre imaginaire poétique.

« Imaginer, c’est hausser le réel d’un ton. » – Gaston Bachelard

Pour Denis Pelletier, auteur de l’Arc-en-Soi, le premier effet de l’expression créative est de donner un surplus d’existence à ce qui existe déjà. « L’enfance racontée est une enfance agrandie, presque une légende. Le paysage replacé sur une toile habite à jamais l’espace intérieur du peintre. L’émotion d’un visage fixée sur la photo dépasse de loin l’occasion qui l’a provoquée. Les moments de notre vie qui durent encore, qui rendent la résonance de leur intensité première, ont été des moments d’expression totale. »

Cette version augmentée de la vie nous ancre dans une esthétique de l’attention. Etre là, voir, entendre, goûter, toucher, humer, ressentir, tous nos sens sont en éveil. Bien souvent, notre désenchantement provient de notre difficulté à éprouver le plaisir des événements concrets. Nous ne savons pas nous attarder ni nous attacher. C’est ce qui nous fait passer d’un objet à l’autre sans jamais connaître le contentement d’avoir trouvé. Si nous nous appliquons à nommer, à chanter, à danser, à peindre, peu importe ce que nous vivons, nous ne pouvons qu’en éprouver une sensation plus étroite avec le réel et avec notre manière propre de le percevoir. Cette expression affine notre qualité de contact et nous fait pressentir que l’objet de notre recherche ne peut être ailleurs qu’en nous.

Ainsi l’ acte de créer déplace notre regard, fissure la vision conventionnelle du monde pour nous placer dans un rôle d’auteur qui exprime sa subjectivité et sa sensibilité sur le monde qui l’entoure. Nous devenons un témoin de la manière singulière dont la vie nous traverse. Ce point de vue original peut se réaliser aussi à travers l’imaginaire et emprunter les chemins du rêve ou de la fantaisie en inventant des formes nouvelles. Notre défi : régénérer notre capacité d’imagination, qui a été tragiquement limitée par une société de consommation et de divertissement, entamant par là-même la force du désir.

« L’expression ne se limite pas à la transcription transformée de la réalité, elle concerne aussi l’invention du possible et donne accès à des états intérieurs nouveaux et parfois extrêmes. L’expression dont le contenu appartient au domaine du pur désir et des rêves impossibles, comporte dans son processus de création des limitations très réelles et des contingences bien concrètes. Celui qui s’exprime, au sens vraiment, d’une expression qui comporte son achèvement, appartient de fait à un monde de réalité ; l’utopiste c’est celui qui ne sait pas exprimer son utopie. Celui qui parvient à le faire est un réaliste du mot, de l’image, du geste. Ceux qui savent faire rêver besognent beaucoup. » (Denis Pelletier)

Le peintre Marc Chagall fait partie de ces « besogneux » du rêve en illustrant dans ses tableaux son imaginaire onirique et symbolique. Il recrée des scènes de son enfance russe, un monde à jamais disparu, qu’il mélange avec des éléments de sa vie d’homme amoureux à Paris ou à Vence et des récits mythiques et légendaires. Passé, présent et rêve s’entremêlent. Chagall a traversé deux guerres mondiales, une révolution, un exil, des départs précipités, et connu le manque d’argent dans la première moitié de sa vie et pourtant, ses toiles nous parlent de liberté, qu’il a toujours puisé en lui et transporté dans ses pérégrinations. Inspiré par la musique et le sacré, il inventa un monde bien à lui et affirma une vision pacifiste et lumineuse de l’existence. Il décrit lui-même sa peinture comme la « perception heureuse d’un monde souhaitable » et l’entend comme une contre-image de la réalité.

« Créer, c’est résister à ce qui entend contrôler nos vies ». – Gilles Deleuze

« L’expression créatrice inverse le rapport sujet-milieu. Au lieu que l’environnement prenne l’initiative de stimuler l’individu, ce dernier cesse d’être un être de réaction et devient un être intentionnel qui a des motifs d’action et de création. Celui qui s’exprime cesse d’expérimenter l’extérieur comme envahissant et aliénant. Il se perçoit davantage comme un être de conscience et de motivation qui dirige ses pensées et ses conduites vers les autres. » (Denis Pelletier)

On peut dès lors définir la création comme un acte de résistance. Le philosophe Gilles Deleuze disait : « Créer c’est résister à ce qui entend contrôler nos vies. » C’est résister d’abord pour soi puis avec et pour les autres. Car l’expression a un caractère à la fois intérieur et social. Celui qui s’exprime veut, de quelque manière être vu, reçu, compris. Créer, c’est aussi se relier, communiquer avec les autres. C’est peut-être la plus belle voie de communion pour les êtres émotionnels que nous sommes. Un poème, un portrait, une chanson, un film, nous éveillent tellement mieux au mystère et à la fragilité de nos vies que tout le savoir encyclopédique ou le langage des scientifiques. Créer de nouveaux mots, de nouvelles images, de nouveaux récits pour alerter, éclairer et peupler le monde d’espoirs est une nécessité absolue aujourd’hui. Face à l’uniformisation et à la banalisation de nos existences, opposons une création incandescente pour, à nouveau, brûler d’envies !

« Des poètes et poétesses décident de prendre à bras le corps la question écologique de manière subversive et radicale. Des collections de poésie se créent chez des éditeurs engagés. Sur les tables des libraires, des recueils évoquent notre lien aux vivants et à la terre. Des festivals d’éco-poétique se montent et les ateliers d’écriture se multiplient à travers la France. En creux s’esquisse le même impératif : réenchanter notre rapport au monde à l’heure du désastre, trouver des armes et des refuges, bâtir des cabanes de papier, des barricades de mots« . (Article Reporterre, Ecologie : le grand retour de la poésie). Un éminent botaniste comme Francis Hallé édite, après un demi-siècle de recherches, ses planches de dessin dans un livre d’art, La beauté du vivant (éditions Actes Sud), qui rend un hommage intime à la prodigieuse créativité du vivant et alerte sur sa disparition. Pour Cyril Dion, écrivain, réalisateur et militant écologiste, la résistance doit être enchantée. Coopérant avec un musicien rock, il a écrit les paroles de l’album Résistances poétiques dans le but de ranimer une flamme, un élan, une énergie vitale qui nous donnent une puissance d’agir face au chaos.

La crise écologique est une crise de la sensibilité. Alors ne cessons jamais de créer pour vivre plus intensément, affûter notre perception, affirmer notre imaginaire transformateur, rassembler nos âmes poétiques, rêver ensemble librement et faire que ce monde soit davantage habitable.

« La poésie est le premier millimètre d’air au-dessus de la terre. » – Marina Tsvetaïeva

Sources :

« L’arc-en-soi » : Essai sur les sentiments de privation et de plénitude – Denis Pelletier (ROBERT LAFFONT – mars 1981)

Article Reporterre, « Ecologie : le grand retour de la poésie », mars 2024

Pourparlers (1972 -1990), Gilles Deleuze, Editions de Minuit

Images : Tableaux de Marc Chagall (Les amoureux de Vence, 1957 / Lithographie unique en couleurs « Festin nuptial dans la grotte des nymphes », 1962)

Mar 13, 2025