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Pourquoi avons-nous tant besoin de beauté ?

« Nous ne vivons que pour découvrir la beauté. Tout le reste n’est qu’attente » nous souffle le poète Khalil Gibran dans son recueil Le Sable et l’écume. Depuis des temps immémoriaux, les êtres humains sont attirés par la beauté, celle de la nature qui les enveloppe, puis celle créée par eux à travers les premiers artefacts, la danse, la musique, la peinture, la poésie. La beauté est partout pour qui sait regarder, entendre, toucher, humer, ressentir. Pourquoi notre âme a-t-elle soif d’harmonie et de splendeur ? D’où vient ce besoin esthétique ?

Au commencement, la beauté est liée au sacré, sert à honorer les dieux, se retrouve dans les sépultures en ritualisant le passage vers la mort. Elle se glisse dans des objets du quotidien en ajoutant de la sophistication au-delà de l’usage et pare les corps depuis toujours. Il n’y a qu’à se perdre dans les travées du Louvre consacrées à l’Egypte ancienne ; bijoux ciselés, flacons de parfum, petites boîtes incrustées de pierres prouvent la délicatesse et l’inventivité des artisans.

« La beauté est une manière de résister au monde. » – Christian Bobin

Au-delà du charme et de la somptuosité des objets, la beauté dont parle Khalil Gibran nous transporte dans la création artistique. Nous avons tous fait l’expérience d’une rencontre bouleversante avec une œuvre d’art. Pour ma part, ce fut devant les grandes peintures de Turner au Grand Palais (2004), au Musée d’Art Moderne face aux immenses toiles bleues de Zaō Wou-Ki (2018) et de manière surprenante en entrant dans la salle Paul Gauguin à la Fondation Louis Vuitton lors de la présentation de la collection Chtchoukine (2016). A chaque fois, j’ai été happée par le mystère des toiles de manière inexplicable. La magie a opéré comme par hallucination ; les couleurs mordantes, tendres ou brumeuses, les formes vaguement reconnaissables ou abstraites m’ont absorbée toute entière dans un silence profond. 

Quand un artiste rebelle peint avec génie la beauté d’un paradis finissant, cela donne les toiles transfigurées de Paul Gauguin à Tahiti. C’est là l’expérience ultime de la beauté : la féerie éclatante de l’art se fondant dans la magnificence de la nature et la majesté d’un peuple vivant en harmonie avec elle. Ces tableaux nous parlent d’un âge disparu sous nos yeux. Car durant des siècles, la beauté a pu émerger de la coopération heureuse entre l’homme et la nature ; les paysages jardinés par l’homme se transformèrent en terres hospitalières et prospères. Que ce soient les vignobles dorés de Toscane, les rizières en terrasse à Bali, ces paysages ont un effet profondément apaisant jusqu’à devenir des cartes postales instagrammables qui attirent des hordes de touristes menaçant leur pérennité et les modes de vie des habitants. La beauté peut donc porter en germe sa propre destruction. Tel fut le destin funeste de Tahiti.

L’homme est à la fois l’auteur et le corrupteur de la beauté. Si on arrive à distinguer la beauté, cela signifie qu’elle contraste avec ce qui n’en contient pas. La laideur n’est donc jamais loin. On peut se demander si la laideur est l’œuvre des humains. Les hommes créent des choses abominables par leur goût immodéré du pouvoir et de la domination. C’est pourquoi, la beauté nous sauve du désespoir, de la douleur, de l’absurde, de la violence. Même l’horreur peut être sublimée en œuvre comme dans le tableau « Guernica » de Pablo Picasso, qui rend hommage au cri de la souffrance humaine et à son écho sur le monde. Il faut entendre le poète Christian Bobin lorsqu’il écrit : « La beauté est une manière de résister au monde, de tenir devant lui et d’opposer à sa fureur une patience active. »

Le défi consiste à extraire du quotidien les plus petites parcelles de beauté et s’abstenir le plus possible de tout ce qui la corrompt. C’est une attitude à cultiver qui ne dépend pas d’un pouvoir d’achat mais plutôt d’une certaine qualité de lien aux objets, aux êtres et à son environnement. Nous ne pouvons nier que la beauté a toujours joué un rôle de valorisation du statut social, à toutes les époques et dans toutes les cultures, que ce soient par le biais de montres en or, de parures de plumes ou de colliers de coquillages. Cette beauté-là porte en elle le poison des normes, des faux-semblants et de la hiérarchie entre les humains.

Mais une autre beauté existe, un sentiment plus authentique, à nous d’être suffisamment vigilant dans nos vies pour la sentir lorsqu’elle nous frôle et parfois nous traverse. “Voir, entendre, aimer. La vie est un cadeau dont je défais les ficelles chaque matin, au réveil” nous rappelle encore une fois Christian Bobin.

Si la laideur est fabriquée par les hommes, l’idée de la beauté ne l’est-elle pas tout autant ? Car la nature ne sait pas qu’elle est belle ; ni un chêne, ni un cheval n’ont conscience d’une perfection esthétique. Ils sont ! c’est tout et cela leur suffit. La beauté exige donc une saisie du réel suivie d’une appréciation sensible et d’un ressenti intense : « Comme cela est beau ! » Combien d’entre nous ont pu ressentir, un jour, un sentiment d’exaltation et de fusion face à l’immensité des montagnes ou au ressac de l’océan ?

Pour certains penseurs, c’est là l’unique vocation des humains sur la terre : refléter la conscience de la beauté du monde, inconscient de lui-même. Peut-être sommes-nous ce par quoi la Nature se donne une conscience.  Car une perfection sans regard pour la contempler existe-t-elle vraiment ? La beauté nous élève au-delà d’une fonction purement utilitaire et productive. Ainsi nous devenons des êtres voués à l’émerveillement. 

« Sans la musique, la vie serait une erreur ».  – Friedrich Nietzsche

La beauté n’est pas que visuelle, elle est également sonore. La musique a toutes les chances d’avoir été la première forme d’art apparue sur la planète. Car tout est musical dans un monde qui frémit. Le vent dans les arbres, le grelot du ruisseau, le roulis des vagues, le gazouillis des oiseaux, le bourdonnement des insectes, la pluie cristalline, sans compter les murmures et les timbres de tous les êtres vivants. Ce « chant du monde » est une source d’inspiration sans fin pour les musiciens, telle une grande noce cosmique.

« Sans la musique la vie serait une erreur » déclamait Nietzsche soulignant que cet art nous met en relation avec « l’essence intime du monde ». L’émotion suscitée par les vibrations, les rythmes et les ondulations est la plus partagée parmi les humains. La musique offre une expérience totale à la fois intime et collective, sensible et esthétique, apaisante et euphorisante. Elle se joue des frontières et rapproche les peuples, devient un terrain de communion et d’inspiration mutuelle. C’est l’expérience sensible la plus transformatrice en générant des états de ravissement jusqu’à l’extase. Nous nous sentons plus légers comme en apesanteur, la musique agit comme un baume et nous soulage miraculeusement du poids de l’existence. Des larmes de délivrance parfois nous échappent à l’écoute d’une voix ou d’une mélodie. Pleinement convoqué dans l’instant, notre esprit est arraché à ses préoccupations habituelles ; nous cessons de penser et nous commençons (enfin !) à ressentir.

Le prodige n’opère pas à chaque fois, ni de la même manière pour chacun. L’expérience de la beauté est personnelle, bien que sa portée soit universelle. Un Indien d’Amazonie peut être bouleversé par une cantate de Bach sans rien connaître de la musique occidentale du 18ième siècle. C’est une résonance intérieure qui échappe à tout entendement.

C’est alors que nous sentons la part de spiritualité de la beauté, contenue dans la phrase de Gibran. Car oui la beauté s’inscrit dans une expérience sensorielle – qu’elle soit visuelle ou sonore – et en même temps la dépasse comme une trace d’infini. En bravant le temps, elle nous fait toucher du bord de l’âme le mystère de la présence et de la mort. La beauté nous sauve peut-être de l’idée de notre propre mort. Nous n’aurons pas vécu en vain. Au moins nous aurons aimé et admiré. Nous aurons goûté à un instant d’éternité.

Alors âme sentinelle, murmurons l’aveu :

« Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil. »

Arthur Rimbaud, Derniers vers (1872)

Sources :

Lisez les aphorismes de Khalil Gibran dans « Le Sable et l’écume » (publié en 1926) 

Relisez « Les Illuminations » d’Arthur Rimbaud publié dans son intégralité, à titre posthume, en 1895

Images : Tableaux de Paul Gauguin (Montagnes tahitiennes, 1891, Institute of Fine Art Minneapolis / Cavaliers sur la plage, 1902, Museum Folkwang)

Juil 8, 2026