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La fabrique de la mémoire

Si l’on vous demande quel est votre premier souvenir, quelle est l’image qui remonte du fond de votre mémoire ?

Êtes-vous à l’intérieur d’une pièce baignée de lumière ou dans le clair-obscur d’un jardin ? Êtes-vous seul.e ou sentez-vous une présence à vos côtés ? Est-ce un instantané un peu flou, une impression vague ou un vestige d’un récit raconté mille fois sur votre enfance ?

Vous auriez bien du mal à stabiliser un souvenir net et intact et encore plus de mal à évoquer une réalité historiquement fiable.

« La mémoire ne filme pas, la mémoire photographie. »- Milan Kundera

En 2018, des chercheurs britanniques de l’Université de Nottingham Trent ont révélé que chez 40% de la population étudiée, le premier souvenir est tronqué, voire totalement fictif. Il serait le produit d’un assemblage de vécu, de photos de famille et de bribes d’histoires racontées.

Il est donc possible de se fabriquer un premier souvenir, de l’intégrer à son histoire personnelle comme un événement réellement vécu et de générer un authentique sentiment à son sujet. Si l’on peut admettre cette part de fiction dans les réminiscences de la petite enfance, qu’en est-il de tous les souvenirs qui vont suivre ? Serait-il possible que notre histoire repose en partie sur une « merveilleuse » fabulation ?

Mais savons-nous comment se forme la mémoire ? Ou plutôt les mémoires. Pour les neuropsychologues, il existe 5 types de mémoire qui dépendent de réseaux neuronaux distincts, répartis dans différentes zones du cerveau et interconnectés entre eux. Considérons les mémoires à long-terme : la mémoire épisodique stocke le souvenir des événements vécus et ne garde de façon durable que certains épisodes et moments marquants. La mémoire sémantique contient la connaissance sur la signification des mots et enregistre les connaissances factuelles sans contexte particulier.

La mémoire procédurale stocke nos habiletés, nos savoir-faire issus de l’apprentissage comme rouler à vélo, jouer au piano et nous permet d’effectuer des tâches en mode quasi-automatique. La mémoire perceptive permet de conserver l’information apportée par les 5 sens comme les images, les sons, les parfums et fonctionne à notre insu. Ces traces sensorielles sont intimement liées au contexte qui les a fait naître, c’est la fameuse madeleine de Proust.

Loin d’être stables, ces mémoires implicites ou explicites se construisent et se réorganisent tout au long de la vie. Les mémoires épisodique et perceptive, particulièrement mobilisées dans la constitution de notre collection de souvenirs, procèdent par sélection, élimination, association de données et intègrent les émotions suscitées par l’événement vécu. On sait aujourd’hui grâce aux recherches en neurosciences que les émotions jouent un rôle clé dans l’encodage des souvenirs. Les moments chargés émotionnellement seront stockés à long-terme bien plus facilement que des événements neutres et joueront le rôle de repères biographiques dans notre parcours. Des études scientifiques ont démontré que la mémoire retient particulièrement le pic émotionnel d’une expérience et sa fin, rarement sa durée. C’est malheureusement le sort réservé aux histoires d’amour qui finissent mal !

On parle de « plasticité synaptique » pour rendre compte des interactions neuronales entre les différentes zones du cerveau pour encoder, stocker, consolider et récupérer l’information. Biologiquement, un souvenir est une variation d’activité électrique entre plusieurs synapses. Ces données archivées qui constituent la trame de notre histoire personnelle sont donc fragiles et malléables. Fragiles parce que fragmentaires et évanescentes pâlissant avec le temps comme de vieilles photographies, malléables parce qu’elles se modifient à chaque fois que nous récupérons l’information et que nous l’incorporons à notre expérience du moment.

« La mémoire, ce fléau des malheureux. »- Maxime Gorki

Selon Yves-Alexandre Thalmann, psychologue et auteur, la connaissance de nouveaux éléments de la réalité peuvent ternir voire entâcher nos images du passé, comme par exemple, d’apprendre la trahison d’un ami ou d’un partenaire. Ainsi nos bons souvenirs ne restent pas forcément de bons souvenirs et nous en voulons souvent à la personne d’avoir abîmé notre passé commun.

C’est le même fonctionnement pour nos mauvais souvenirs … en apprenant que l’on s’est trompé sur les mauvaises intentions d’une personne de notre entourage, le souvenir désagréable disparaît. Faîtes le test sur la remémoration de vos aventures professionnelles ou sentimentales. Très souvent nous reconfigurons nos souvenirs en fonction de notre humeur du moment et de la période dans laquelle nous vivons.

L’aptitude à effacer certains souvenirs ou à les remodeler à chaque renarration est plutôt un signe de bonne santé. Une mémoire saine est une mémoire qui évolue et qui fait le tri. A l’inverse, les personnes hypermnésiques capables de se rémémorer de manière extrêmement détaillée les événements de leur passé, rencontrent des difficultés de vie quotidienne liées à l’incapacité d’organiser leurs souvenirs en fonction de leur importance. Le flux incessant de rappels autobiographiques les épuise et les empêche de se projeter dans l’avenir. Une mémoire saturée de détails n’est donc pas performante, elle a besoin de synthétiser et de catégoriser les données.

En cas d’événement traumatique, la mémoire peut rester figée suite à une distorsion de l’encodage qui va entraîner l’amnésie de certains élements de contexte et l’hypermnésie d’autres détails sous le coup d’un effet de loupe. Cette distorsion va rendre le souvenir persistant au cours du temps sans qu’il ne perde de son intensité ou de sa spécificité. La victime a ainsi le sentiment de revivre continuellement la scène traumatisante, même des années plus tard. Grâce à des approches thérapeutiques comme l’hypnose, le souvenir peut être retravaillé et réencodé afin de modifier la perception de l’événement.

L’oubli est donc un ingrédient vital du fonctionnement de la mémoire et permet de « rafraîchir » notre disponibilité au moment présent. A condition bien sûr de ne pas devenir pathologique comme dans les troubles sévères irréversibles suite à des lésions cérébrales ou à une dégénérescence neuronale.

Ces trous obligatoires de la mémoire, ces interstices du souvenir nous offrent une page blanche pour raconter notre histoire telle qu’il nous plaît de la raconter. En consolidant des souvenirs épars, en revisitant les événements passés à l’aune de notre vécu actuel, en comblant les lacunes par l’imagination, nous pouvons devenir des auteurs et inventer un sens à notre vie. Ce travail de remémoration et de renarration tisse la trame de notre identité et fortifie notre sentiment de permanence d’un soi par nature fragmentaire et changeant.

« La mémoire est l’art magique de la composition. »- Hélène Grimaud

Dans la vie, arrive un temps où l’on a la capacité de se retourner sur son passé en revivifiant les souvenirs heureux, en privilégiant les moments merveilleux, en atténuant les difficultés et les souffrances. On sélectionne son best-of et on pose un regard plus vaste et plus compatissant sur l’existence. On compose un paysage entre ombre et lumière, un tableau impressionniste aux couleurs mélangées, une mélodie improvisée comme un air de jazz, jouée selon sa sensibilité, joyeuse ou tendre, légère ou intense… « in a sentimental mood ».

Comme dirait Yves-Alexandre Thalmann, la mémoire faisant des choix, on a toujours une deuxième chance d’être heureux !

Sources : « On a toujours une deuxième chance d’être heureux » Yves-Alexandre Thalmann, chez Odile Jacob, 2018.

Dossier publié par l’Inserm en 2019 : « Mémoire, une affaire de plasticité synaptique »

Réécoutez pour le plaisir « In a sentimental mood » joué par John Coltrane et Duke Ellington (1962) ou « My Favorite Things » de John Coltrane (1961)

Crédits photos : Pixabay et Neleen_

Avr 7, 2022

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