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« L’échec est l’expression de la liberté bien plus que le succès »

Jacques Brel

J’ai redécouvert Jacques Brel, « l’homme » et non le chanteur, en visionnant des interviews de lui qui datent de la fin des années 60, au moment où il tournait le dos à la chanson et qu’il s’aventurait vers le cinéma, bien avant de s’envoler vers les îles Marquises. Quelle intensité de vie !

J’ai été frappée par son authenticité radicale, ne voulant en aucune façon tricher ni avec le public ni avec lui-même. Au summum du succès, il quitte la chanson par honnêteté car la facilité et l’habileté, après des centaines de tours de chant, ôtent la sincérité spontanée de l’instant. Il ne veut pas répéter une technique, fût-elle parfaite, mais désire poursuivre l’aventure de la vie.

« La possibilité de l’échec est la marque de la liberté de l’homme et de son désir de création »

Ce que nous enseigne Jacques Brel c’est que le succès peut être lassant et enfermant lorsqu’il devient le produit d’une méthode et qu’il perd le contact avec l’émotion première. La chanson n’était finalement qu’un moyen d’exprimer à l’extérieur son monde intérieur. Il ne s’est jamais identifié au rôle du chanteur à succès. Il refuse le conditionnement, « la prudence est haïssable » dit-il.

Pour lui, il faut tout oser, tout risquer, « aller voir » au plus près des choses qu’on ne connaît pas. Et il y est allé : cinéma en tant qu’acteur puis réalisateur, comédie musicale, il a essuyé des échecs commerciaux, des commentaires acerbes des critiques, mais il se sentait intensément vivant et libre de ses choix.

Au fond que vise-t-on dans la vie, le succès ou la liberté ? Nous sommes nombreux à nous retrouver un jour piégé.e.s par ce qui a fait notre réussite, attaché.e.s à la rétribution du succès, aux avantages, au statut, à la réputation et à nos bonnes vieilles recettes.

 

On peut aussi réussir par conformisme, en suivant une voie toute tracée. Il faut beaucoup de courage ou d’enthousiasme pour tout recommencer avec la fraîcheur et l’ardeur du débutant ou pour simplement développer de nouveaux talents à tout âge de la vie. La possibilité de l’échec est donc la marque de la liberté de l’homme et de son désir de création.

Ainsi, nos ratages, impasses, essais, tentatives, erreurs et autres flops sont la manifestation de notre soif d’exploration et d’invention, car nous sommes des êtres inachevés et en devenir.

« Echouer c’est exister » disait Jean-Paul Sartre. Dans la vision existentialiste, ce qui est important, ce n’est pas ce que je suis mais ce que je vais devenir. Dans son essai « Les vertus de l’échec », le philosophe Charles Pépin pointe cette différence de posture philosophique majeure entre la France, pays plutôt essentialiste (« ce que je suis ») et les pays nordiques et anglo-saxons plutôt existentialistes (« ce que je deviens ») et donc plus ouverts à la prise de risque et à l’expérimentation.

« Le ratage peut être interprété comme un acte manqué qui cache la réussite de notre vrai désir »

L’échec peut aussi jouer le rôle de révélateur de notre désir véritable, car le réel nous confronte à la vérité de notre intention. Souhaitons-nous poursuivre dans cette voie ? Est-ce vraiment là notre désir ou le désir de quelqu’un d’autre ? Le ratage est alors interprété comme un acte manqué qui cache la réussite de notre vrai désir, loin des faux-semblants et des conditionnements culturels.

Et si un échec vient contrecarrer la réalisation de nos aspirations profondes, cette confrontation brutale au réel viendra soit intensifier notre désir, l’attiser et nous inciter à approfondir nos savoirs-faire, soit réorienter notre chemin en allant explorer d’autres voies totalement imprévisibles. L’échec d’un projet nous rend donc disponible pour autre chose et nous permet d’enrichir notre expérience, de nous régénérer, en vivant plusieurs vies.

Il est également essentiel de distinguer l’échec d’un projet et l’échec d’une personne. Cette distance a permis au « Grand Jacques » de ne s’identifier au résultat de son action ni dans le succès ni dans l’échec. Cette voie de séparation entre la personne et l’effet de son action permet de considérer l’échec comme une question « Et maintenant, qu’est ce que j’ai envie de faire avec ça ?  » et non comme une réponse « C’est ce que je vaux ».

L’échec n’est donc pas un fait mais un sentiment généré par une interprétation du réel, bien souvent amplifié par la culture environnante qui distribue louanges ou critiques. «Aussi longtemps qu’on te louera, crois bien toujours que tu n’es pas encore sur ta voie, mais sur celle d’un autre» disait Nietzsche dans Humain, trop humain.

 

Dans la période de crise qui est la nôtre, où l’horizon des possibles semble se rétrécir, il est vital de se reconnecter à cette sagesse de l’échec qui valorise l’audace et la créativité.

Le plus important, n’est-ce pas de rester connecté.e à soi au plus près de ses ressentis et de son intuition et d’oser exprimer sa singularité ?

C’est peut être ça la définition du succès : se renouveler et se réinventer sans cesse, rafraîchir son désir, oser vivre sa vie avec sincérité et justesse, à sa guise … jusqu’aux îles Marquises.

Pour aller plus loin : « Les vertus de l’échec » de Charles Pépin (Allary Editions 2016)

Crédits photos 123RF

Juin 3, 2020

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